Merci
@editions-syllepse.bsky.social &
@libertalialivre.bsky.social pour la réédition de ce livre puissant, poignant, d'une brûlante actualité. Selon Guérin qui l'écrit en 1933, le fascisme n’est pas un accident mais la "tentative audacieuse de prolonger, en le transformant, le système capitaliste"🧵
Ce texte n’est pas un récit rétrospectif mais l’autopsie d’un présent sanglant. Daniel Guérin saisit la catastrophe en 1933, au moment où elle se déploie: rues quadrillées par les chemises brunes, écoles militarisées, foules galvanisées par des discours incendiaires, brûlure des autodafés.
Pour Guérin, quand le capitalisme moulé dans l’économie libérale n’arrive plus à se maintenir par ses méthodes habituelles – marché, concurrence, régulation parlementaire –, une fraction de la bourgeoisie recourt à des moyens d’exception, à leur brutalité sans phrase et sans nom.
Cette analyse brise l'illusion selon laquelle le fascisme serait une pure folie, irrationnelle et inouïe. Non, répond Guérin: le fascisme est rationnel, du point de vue de ceux qui ont intérêt à prolonger l’ordre social, en prétendant le subvertir. Il sert, en dernière instance, à sauver le profit…
Le fascisme sert à défendre la propriété privée et à écraser le mouvement ouvrier. Il est un recours pour un système moribond: sa fonction n’est pas de révolutionner l’ordre existant, malgré ses discours démagogiques de façade, mais de le sauver, coûte que coûte, par la mystification.
Ce diagnostic tranche avec les discours de l’époque qui réduit souvent le fascisme à un "mal" psychologique, un retour à la barbarie. Guérin n’ignore pas la barbarie mais il insiste: derrière la démesure de la violence, il y a la volonté de prolonger un mode de production qui pourrait s’effondrer
En ce début des années 1930, le capitalisme n’est plus seulement traversé de crises cycliques; il est entré dans une crise permanente. D’un côté, il est capable de produire en abondance; de l’autre, il ne trouve plus de débouchés. La production a explosé mais la distribution s’est effondrée.
Des stocks de blé, de café ou de coton sont détruits pour maintenir artificiellement les prix, tandis que des millions d’hommes et de femmes se couchent le ventre vide. Des usines s’arrêtent non par manque de capacité, mais en raison de la surproduction. Un véritable obstacle au progrès humain.
Les conséquences sont désastreuses. Les paysans croulent sous les dettes, artisans et commerçants sont écrasés par la concurrence des trusts et des grands magasins, les employés sont prolétarisés, le chômage de masse jette des millions de personnes, notamment ouvriers et ouvrières, dans la misère.
Si des bandes de choc répandent la terreur, c'est que la violence forge le mythe du chef. La patrie s’érige en idole et la discipline en outil pour annihiler toute volonté d'émancipation populaire, toute tentative de résistance collective, en brisant notamment le mouvement ouvrier organisé.
L’anticapitalisme démagogique & inconséquent des débuts est réduit au silence. Ceux et elles qui évoquent encore la dimension "socialiste" du "national-socialisme" sont méthodiquement éliminés, durant la Nuit des Longs Couteaux mais pas seulement. Hitler prend ses ordres chez Krupp & ses équivalents
Évidemment le fascisme n’est pas seulement l’affaire de la grande bourgeoisie. Il recrute massivement dans les couches populaires en voie de prolétarisation, les déclassés, les jeunes désespérés. C’est une "contre-révolution plébéienne": les masses sont mobilisées, mais contre leurs intérêts.
Là où la réaction classique sait limiter sa propre violence, le fascisme ne connaît ni retenue ni mesure. Il harcèle la classe ouvrière, détruit les syndicats, dissout les coopératives, pourchasse, emprisonne, assassine les opposants politiques et fait du meurtre de masse son langage quotidien.
Mais Guérin rejette le simplisme. Si le fascisme sert les intérêts du capital, il n’est pas l’option préférée de toute la bourgeoisie. Une fraction hésite, une autre s'abstient, une autre l’encourage. Certains financent Hitler dès les années 1920, d’autres le rejoignent une fois sa victoire acquise.
Jan 25, 2026 17:02Sans ces complicités le fascisme n’aurait pas triomphé: fonds, relais médiatiques, appuis judiciaires fournis par le capital ont permis à la peste brune de s’installer. Le retour sur investissement est immédiat: réarmement massif aux juteux bénéfices, interdiction des syndicats, profits préservés…
L’antisémitisme atteint immédiatement un niveau systémique, l’appel au meurtre devient une pratique que le régime cultive comme des "fleurs de haine". L’ennemi est le voisin désigné radicalement autre, étranger: une construction monstrueuse tisse autour des victimes un piège de terreur.
Pour Guérin, revenu en France, la tâche consiste à reconstruire le mouvement ouvrier, à le fédérer dans des collectifs populaires. Le cataclysme allemand montre les dangers de la division, de l’imprévoyance, de la passivité. L’histoire exige une intensification des luttes et un front unique offensif
Dans la République de Weimar, comme dans l’Europe entière, les directions socialistes et communistes, malgré la pression de la base et l’urgence dramatique, ont manqué le front commun. Guérin décrit son absolue nécessité. Les divisions entre partis, entre syndicats, sont un cadeau fait à l’ennemi.
Il faut un front antifasciste clair fondé sur des comités d’auto-défense. Guérin trace une perspective politique, un socialisme par en bas: auto-organisation, autonomie à la base, capacité à agir collectivement pour un pouvoir social où les décisions sont prises par celles & ceux qu’elles concernent
Rééditer ce livre, ce n’est pas seulement honorer la mémoire d’un militant libertaire et révolutionnaire. Les causes de la fascisation persistent: crise du capitalisme, désespérance sociale, colonisation des esprits. Nos remèdes doivent être les mêmes: unité, solidarité active et démocratie vraie.